Kanaky ou Nouvelle-Calédonie ?
Kanaky ou Nouvelle-Calédonie ?
J’utilise volontairement ces deux désignations (alors que juridiquement il n’y a que Nouvelle-Calédonie) pour mettre le doigt là où ça fait mal : la recherche d’une
identité.
Pourtant, dès 1999, l’Accord de Nouméa et la loi Organique qui en découle (amenant, excusez-moi du peu, une modification de la constitution Française) prévoient l’établissement de cette identité
partagée dont l’aboutissement est le destin commun, si largement cité, aujourd’hui, par tous les mouvements politiques locaux. Nous sommes très loin de cela.
Malgré les efforts de Jean-Marie Tjibaou, Yéwéné Yéwéné et de tous ceux qui ont combattus à leurs côtés. Malgré le retour à la paix consentie par le même Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, la
quête identitaire n’aboutit pas.
Elle n’aboutit pas pour les Kanaks parce que la dévastation physique, foncière et culturelle
est très récente (moins de 200 ans) et qu’il a été mis fin à l’indigénat seulement après la seconde guerre mondiale, autant dire hier. Dans le même temps la démocratie occidentale a subi des
mutations étroitement liées au développement tous azimuts de la société de consommation et son corollaire, le néo-libéralisme, ardent défenseur de la démocratie théorique (surtout déléguée), qui
affaiblit les états dans leur substance fiduciaire (l’argent).
Difficile pour un autochtone d’être à la fois issu d’une société structurée mais qui ne s’est pas vraiment encore remise des blessures que le colonialisme lui a infligées et victime d’une
société de consommation dont l’un des fondements est de considérer le superflu comme un besoin quasi prioritaire. Le Calédonien éprouve moins de difficultés sur ce plan car il a cette racine là, où l’individu prime sur
le groupe social, la rémunération due prime sur la solidarité permanente.
Contrairement à une idée reçue en Métropole, les Kanaks, comme les Calédoniens n’ont pas vraiment conscience de ce que l’Etat déverse sur le « Caillou ». Pour la plus part, ils ne tendent
pas la main et leur grande majorité travaille et aspire au travail. Bien entendu ça et là on entend encore des ukases sur la fainéantise des Kanaks mais, d’une part cela n’a pas plus
d’effets que les mêmes jugements portés par les gens du nord de la Loire sur ceux du Sud, d’autre part une jeune vague, volontaire et diplômée, réclame ce droit au travail décent et justement
rémunéré (je reviendrai sur ce sujet qui prend au fil des ans une tournure dramatique, voire dangereuse).
Il y a des transitions qui se font mal. Quand on évoque l’individu chez le calédonien, il s’agit en réalité de l’entité familiale et de sa source (descendants de bagnards, de
relégués, de fonctionnaires ou de colons). Cela s’estompe pour les générations qui arrivent, mais pas dans toutes les strates sociales. La famille en Nouvelle-Calédonie a encore un sens puissant,
surtout s’il reste des radicelles en brousse (la campagne) car c’est un incontournable lieu de ressourcement, de récupération pour ceux du grand Nouméa. Ce besoin se traduit par une incroyable et
dangereuse chevauchée routière tous les vendredis après midi et un retour non moins chaotique le dimanche soir (avec son cortège d’accidents).
Or, quand vous avez la chance et l’honneur d’être mêlé à ces extraordinaires remontées, deux indicateurs vous sautent aux yeux :
– l’omniprésent 4X4 est bien plus qu’un signe extérieur de
richesse. Il permet de montrer qu’on est libre d’aller où l’on veut et qu’on est encore intimement attaché à la terre (donc à la famille). Son utilité est souvent incontestable car,
sorti des routes territoriales, les autres véhicules peuvent rencontrer de sérieuses difficultés.
– le métissage. Vous vous rendez compte que des noms fleurant bon la France, la Polynésie, l’Indochine, l’archipel de Java, voire même, l’Angleterre peuvent être portés
indifféremment par des noirs, des jaunes, des blancs, des océaniens. Vous découvrez qu’il s’amplifie même et que les copains, copines qui s’agglutinent autour du feu, du repas sont eux-mêmes
d’origines très diverses sans que cela ne gène qui que ce soit. Vous ressentez vous-mêmes que, si vous êtes là, dans la tribu, dans le village, au bord de mer ou dans la chaîne, c’est simplement
parce que la Calédonie a un cœur métis, que le week-end est un moment de vérité où beaucoup ont besoin de le faire battre. Même la société de consommation s’y trouve engloutie dans une effarante
et merveilleuse simplicité.
Le destin commun a donc un cadre naturel. Bien entendu cela n’exclut pas des tensions interethniques souvent présidées par l’alcool, surtout dans la capitale. Cela n’exclut pas
une détermination sur le contenu des mots indépendance ou attachement à la France qui entretient cet interminable clivage politique paralysant pour le pays. Cela n’entame en rien les vieux
passifs claniques que l’évolution des rapports ravive.
Mais le cadre existe bel et bien. Quand les politiciens le fendent à coup d’arguties électoralistes, ils ne se rendent pas compte qu’ils font autant saigner les cœurs de leur camp que ceux du
camp prétendument adverse. Ils ne se rendent pas compte qu’ils contraignent des familles à faire des choix en leur propre sein.
Le comble est qu’ils ont remis entre les mains de ces mêmes familles la responsabilité du choix final : la voie référendaire. Si elle est, en apparence, la quintessence de l’expression
démocratique, elle sera ici un coin de fer dans la diversité familiale.
Il n’y a que deux chemins d’accès possibles à une expression référendaire pacifiquement méditée :
– les partis politiques devraient tout mettre en œuvre pour s’assurer que la consultation sera sereine, quelle qu’en soit l’issue, en projetant toutes les options économiques et
sociétales liées à leurs seules idéologies (s’ils en ont une différente que l’appétit de pouvoir et l’appât du gain)
– reconnaître les droits fondamentaux du Peuple Kanak. Ce qui n’est rien d’autre qu’un retour à sa dignité, à son respect et peut-être plus encore à la vertu d’un métissage qui
permet à tous (métis ou pas) de passer d’une culture à l’autre avec un égal bonheur sans se voir reprocher constamment de trahir ses propres racines.
Didier BARON