Seuils de contamination des aliments par la chlordécone : un leurre ?

Les Guadeloupéens et Martiniquais continuent de s’interrgoer sur la toxicité ou non de la chlordécone et ses impacts sur leur santé.
L’AFSSA vient de communiquer le 11 octobre les propositions de limites maximales provisoires de contamination pour les aliments.
Une première limite de 50 microgrammes ( mg) de chlordécone par kg de poids frais d’aliment pour huit aliments : dachine, patate douce, igname, carotte, concombre, tomate, melon, poulet. Ces aliments sont particulièrement susceptibles de contribuer à une contamination par chlordécone, soit parce qu’ils sont fortement contaminés, soit parce qu’ils sont fortement consommés.
Pour les autres aliments, le seuil de contamination est fixé à 200 mg/kg de poids frais, pour éviter le dépassement du seuil de toxicité aigüe.
La publication de ces données lève une partie des inquiétudes liées aux effets de la pollution par le chlordécone et permet de prendre une première mesure du risque encourru par l’ingestion des produits les plus infectés : patates douces, ignames, dachines. C’est pour limiter ce risque que l’AFSSA propose de ne pas consommer plus de deux rations de ces aliments par semaine, si ces aliments sont produits dans une zone contaminée.
Néanmoins de nombreuses incertitudes demeurent malgré la parution de ces informations, qui sont de plus provisoires: incertitudes sur les données, sur la répartition géographique par zone, sur les effets pour la santé.
- Incertitudes sur les données
Les données sur les niveaux de contamination qui ont servi aux mesures de l’AFSSA sont peu représentatives de par la faiblesse des échantillons mesurés. Si les échantillonnages sont suffisants pour les produits que l’on savait les plus susceptibles d’être contaminés fortement (dachine, patate douce et igname) ainsi que pour les bovins, les porcins et l’eau, ils apparaissent plus qu’insuffisants pour l’ensemble des autres catégories de produits testées. Il est donc délicat d’en conclure qu’elles sont exemptes de toute contamination.
En particulier, il conviendrait de préciser les teneurs observées sur un plus grand nombre d’échantillons pour le lait et les œufs. Pour ces derniers, 2 échantillons seulement ont été mesurés alors que les poules sont susceptibles de picorer dans des terres contaminées. - Incertitudes sur la répartition géographique des risques
Les échantillons mesurés ne respectent pas toujours la répartition entre échantillons provenant de zones polluées et échantillons provenant de zones saines. Cette incertitude est d’autant plus réelle que les niveaux de contamination des sols sont géographiquement très variables.
Il conviendrait également de mesurer le taux de contamination des différents types d’aliments provenant exlusivement de zones contaminées, de façon à déterminer un taux de contamination maximum pour chacun d’eux.
Par ailleurs, il est plus que probable que les habitants des zones contaminées, par définition plus cultivées que des zones saines ou urbaines, soient plus soumis à des contaminations fortes, car les « circuits de distribution courts » y sont probablement plus répandus. - Incertitudes sur les effets de la santé
On ne connaît pas les effets précis de la chlordécone sur la santé humaine.
Néanmoins, les effets constatés sur les animaux sont des tremblements, des atteintes hépatiques et rénales et une dégradation de la spermatogénèse. Et chez l’homme, le chlordécone est considéré comme cancérogène possible.
Les seuils définis par l’AFSSA sont pris avec de grandes marges de sécurité. Le dépassement des quantités de chlordécone ingérées ne signifie donc pas que la personne encourre des risques particuliers pour sa santé. Mais le dépassement de ces seuils n’est pas acceptable pour la santé publique, car cela fait courir un risque aux personnes considérées en cas de risque sanitaire, sans en contrepartie apporter aucun bénéfice pour la personne.Nous souhaitons apporter quelques remarques pour temporiser ce postulat d’absence de risque :
– les mécanismes d’action de la chlordécone sur les enfants ne sont pas connus spécifiquement.
Or ces derniers sont en phase de croissance et il n’est pas absurde d’imaginer que les impacts neurotoxiques et reprotoxiques puissent être plus préoccupants que pour des adultes.– La chlordécone s’accumule dans l’organisme et en particulier dans les cellules adipeuses.
Est-ce bon dans ce cas d’autoriser les enfants à accumuler ce produit dès le plus jeune âge ? Si des effets ont lieu à long terme, ils peuvent être considérés comme acceptables pour une population d’adulte mais ne plus l’être pour les plus jeunes d’entre nous.– les seuils fixés par l’AFSSA considèrent que la chlordécone est le seul pesticide ingéré par la population.
On sait par ailleurs que la France est le premier pays utilisateur de pesticides dans le monde et que chaque français en consomme chaque jour avec ses fruits et ses légumes. Même si les niveaux ingérés en Guadeloupe sont probablement nettement inférieurs à ceux de la chlordécone, doit-on pour autant les considérer comme nuls et ignorer également les effets d’une contamination multiple.Enfin, l’étude, provisoire rappelons-le, porte sur la seule Martinique. Si on peut penser à juste titre que les résultats seront proches, on peut également penser que les niveaux de contamination seront un peu plus élevés. En effet, l’autoconsommation y est plus répandue, les taux de contamination relevés sont plus élevés, et le degré de contamination de la production de melon est une interrogation qui reste en suspens.
Si le but recherché en fixant des limites maximales de contamination des aliments selon les recommandations de l’AFSSA est de rassurer la population, l’objectif est loin d’être atteint. Certes cela semble rassurant de constater que l’on ne court a priori pas de risque majeur de toxicité aigüe, ni même de toxicité à long terme. Cependant, au-delà même des incertitudes mentionnées ci-dessus, l’étude a de quoi nous interpeller :
- Les niveaux de contamination observés ne sont pas très éloignés du seuil de toxicité chronique.
Si l’on reprend les estimations de l’AFSSA, parmi les habitants de zones contaminées, soit tout de même 40% de l’ensemble de la population, un enfant sur 3 et un adulte sur 6 dépasserait chaque jour le seuil de toxicité chronique !
Ce seuil est de 0,5 mg/kg par kilo de poids corporel et par jour (mg/kg pc/j).
Dans les zones contaminées, l’ingestion moyenne d’un enfant est de 0,48 mg/kg pc/j et de 0,26 mg/kg pc/j pour un adulte.
Si on considère en plus que cela fait de nombreuses années que la population ingère sans s’en rendre compte une forte dose de chlordécone, on ne peut pas laisser perdurer une telle situation sans réduire très fortement l’exposition de ces populations. - On ne connaît pas les effets à long terme de la toxicité chronique du chlordécone
Vu qu’une partie importante de la population (5% des enfants et 3% des adultes) est soumise à une alimentation qui lui permet de dépasser le seuil de toxicité chronique retenu dans l’étude, il serait intéressant et plus sage d’attendre la publication des résultats des études épidémiologiques en cours pour valider ou non la validité sanitaire effective de ce seuil. - Le risque d’exposition au chlordécone ne va pas aller en s’atténuant.
La persistance du pesticide et sa diffusion progressive dans les eaux souterraines et les boues de surface font qu’en l’absence de dépollution massive des sols contaminés, on va observer une contamination de plus en plus importante des eaux et une diffusion de la pollution des sols. Les risques d’ingestion de chlordécone, en l’absence de toute mesure de prévention, vont donc probablement s’accroître. - L’existence d’un seuil de toxicité va inciter à « lever le pied »
Le seuil de 50 mg/kg de poids frais d’aliment va de facto autoriser la commercialisation de produits contenant de la chlordécone, alors que les premières mesures de précaution adoptées jusqu’à présent conduisaient à exclure tout produit dans lequel une pollution au chlordécone était détectée.Concrètement, cela consiste à accroître de facto le niveau de toxicité moyen des produits distribués, et de l’exposition de la population.
Parallèlement, cela peut inciter des agriculteurs travaillant sur une zone polluée à y cultiver des légumes peu accumulateurs de chlordécone plutôt que des légumes-racines. Cela permet certes d’exploiter les surfaces concernées avec un risque modéré, mais cela évite également de s’attaquer au problème de fond qui est la dépollution des sols incriminés. Sinon, à ce rythme, en un siècle, on aura soit distribué la chlordécone à petites doses dans l’alimentation, soit elle se sera infiltrée dans les nappes phréatiques sous-jacentes.
Face à cette situation, non pas alarmante mais déjà très préoccupante, nous invitons tout un chacun à prendre des mesures de précaution simples :
– éviter de consommer de l’eau du robinet pour les enfants. L’eau est pour eux à l’origine de 15% des quantités de chlordécone ingérées.
– éviter de consommer trop fréquemment des légumes-racines.
– limiter l’autoconsommation de produits provenant de zones contaminées.
et demandons à ce que les pouvoirs publics compétents :
– effectuent des mesures de toxicité plus précises sur d’autres catégories d’aliments suffisamment consommés : œufs, lait, poissons, melon.
– effectuent des études épidémiologiques pour mesurer et suivre les impacts éventuels de la pollution par le chlordécone sur la santé des Martiniquais et Guadeloupéens
– étudient les conséquences plus spécifiques du chlordécone sur la santé de l’enfant.
Nous espérons aussi que ces premiers seuils de toxicité ne dédouaneront pas les autorités responsables de l’agriculture et de la santé de mettre en place des actions de dépollution des sols, de traitement des eaux et de soutien à la filière agricole, actions qui sont les seules à même de résoudre le problème à long terme et de rassurer la population. Ces actions sont autant qu’hier indispensables et urgentes.
– éviter de consommer de l’eau du robinet pour les enfants. L’eau est pour eux à l’origine de 15% des quantités de chlordécone ingérées. – éviter de consommer trop fréquemment des légumes-racines. – limiter l’autoconsommation de produits provenant de zones contaminées.