Lettre ouverte de Sarimin J.boengkih à M. Massabuau
Voici pour information une lettre ouverte adressée par Sarimin JBoengkih, de l’Agence Kanak de Développement, à M. Jean-Charles Massabuau, de l’IRD de Nouméa :
Mr Massabuau,
Jeudi 23 novembre à l’IRD-Nouméa, j’ai assisté à votre présentation des réponses au cahier des charges de la contre-expertise. Certains de vos propos m’ont amené à réagir, malheureusement le directeur de l’IRD dans son rôle de distributeur de temps de parole, ne m’a pas permis de vous faire part de mes remarques. Aussi j’espère qu’il voudra bien vous les faire suivre.
Vos propos sur lesquels je souhaitais rebondir font comprendre que vous n’avez saisi que peu de choses sur la vie, la culture, les us et coutumes des peuples océaniens pour lesquels vous avez donné « un avis, scientifiquement fondé, sur les connaissances acquises à ce jour », avis qui sera déterminant dans les prises de décisions qui modifieront à jamais la survie des générations futures de ces peuples océaniens.
Tout d’abord, et pour minimiser les risques pour la santé humaine de la toxicité des métaux de l’effluent et la bioaccumulation dans le milieu marin, vous avez fait comprendre qu’il était impensable qu’un être humain puisse consommer un kilo de poisson par jour. Je pense que les connaissances que vous avez pu acquérir à ce jour sur les
habitudes alimentaires de nos populations sont pour le moins imparfaites. En effet, pour les populations océaniennes qui ne sont pas encore prisonnières de la société de consommation occidentale, un kilo de poisson représente une consommation journalière normale.
C’est pourquoi nous tenons tant à ce que notre océan reste sain et que tout projet menant à le polluer soit pris comme une menace à notre existence même.
D’autre part, qui peut s’étonner que des populations vivant en symbiose avec le monde marin puissent consommer jusqu’à un kilo de poisson par jour ? Vous pouvez faire un parallèle pour comprendre cette relation entre environnement et consommation : dans votre pays, n’est-il pas de notoriété publique que des millions de gens
consomment chaque jour au moins un litre de vin en plus de la quantité journalière d’aliments solides absorbée.
Second propos qui, je l’espère, relève plus de la maladresse qu’autre chose. Vous avez dit « les Kanak nous reprochent d’avoir fait les tests sur un poisson qu’ils ne mangent pas ». Ce « les Kanak » prend un sens que certains auront apprécié. Mais c’est votre réaction au reproche qui étonne, surtout de la part d’un scientifique. Vous avez
fait vos tests sur un poisson qui ne concerne en rien nos habitudes alimentaires. Même s’il fait les délices de ces Japonais défiant la mort par empoisonnement et dont vous avez si bien décrit les us, ce poisson n’entre pas dans ce qui est représentatif de notre océan nourricier.
Alors pour nous, Kanak, faire des études approfondies, dispendieuses, sur ce poisson équivaut à faire des recherches pour créer des orties OGM. Imaginez-vous Monsanto investir des millions de dollars pour demain obliger le monde à acheter ses semences d’orties OGM ?
Cher M. Massabuau, notre océanitude peut sembler complexe à découvrir, mais pour qui veut bien faire l’effort, sa compréhension apporte tant de satisfaction. Et nous sommes plus d’un que vous pourrez consulter pour acquérir d’autres connaissances.
Kanakement vôtre
Sarimin J. Boengkih
Cher Sarimin,Je comprends fort bien ta volonté de défendre l’accueillant peuple kanak auquel tu te sens pleinement intégré.Mais, si Monsieur Massabiau, à ton avis, n’a qu’une vague idée de la vie quotidienne à Yaté, je trouve que tu l’idéalises quelque peu toi- même.Ayant vécu trois ans en tribu à Tuauru, je peux affirmer que la dose quotidienne de protéine animale consommée couramment est bien plus souvent composée de poulet surgelé que de fruits de mer. Et le riz blanc plus souvent que les ignames, entre parenthèses.Le poisson et encore plus les langoustes, c’est de l’argent! On lesvend, on ne les mange plus.Quand au choix du poisson ballon pour les tests de toxicité, ilm’inspire des remarques d’ordres très divers:D’abord saluer le grand sens de l’humour de ces savants choisissant un poisson dont certaines parties sont déjà hautement toxique pour faire leur étude.Plus sérieusement, le bilan toxique de l’usine pilote n’ayant rien àvoir avec le process industriel prévu, on peut se demander quellevalidité accorder à l’ensemble de cette contre-expertise.Ayant assisté à la première réunion de présentation de cette étude, j’en sortis convaincu par les arguments de Monsieur Massabiau lui-même: des mollusques ou poissons différents réagissent différemment aux polluants.Il est donc nécessaire d’étudier un panel d’espèces marines pour pouvoir statuer avec rigueur.Non seulement le tétrodon n’est pas consommé couramment, mais il se trouve bien esseulé dans ce semblant de recherche qui, depuis le début, a des airs de vraie mascarade.Quand aux orties qui m’ont rarement importuné du côté de Yaté, leurvogue actuelle chez les cultivateurs bio européens l’utilisant en purincomme engrais et répulsif pourrait en effet motiver des améliorationsgénétiques…Et nous vivons des temps assez troubles pour voir commercialiser dupurin d’orties OGM avec une étiquette: "Engrais organique de provenance 100% végétale"Merci de m’avoir adressé ce message qui me tient un peu au courant, et merci d’accueillir ma réaction avec un sens de l’humour un peu moins désabusé que celui dont je suis capable en ce moment.Cordialement
Damien