Renaud Donnedieu de Vabres tue la lecture Outre-Mer
Cap21 s’insurge contre la hausse du prix du livre dans les DOM, qui va à l’encontre de l’accès de tous à la lecture, et demande le maintien du prix du livre actuel.
Une politique culturelle victime de son succès
Depuis la loi d’orientation sur l’outre-mer du 13 décembre 2000, les libraires bénéficient d’une aide qui compense le coût de transport des ouvrages, en contrepartie de l’application du prix unique du livre. Autrement dit, un libraire doit vendre un livre au prix métropole majoré de 10%, en contrepartie de quoi le ministère de la culture participe à l’essentiel du fret aérien et maritime nécessaire pour acheminer le livre.
L’esprit et le but de cette aide est de favoriser l’accès à la culture des domiens, grâce à un prix de vente qui reste abordable, et de garantir l’égalité de tous devant la culture.
Cette politique s’est avérée judicieuse car elle a permis une forte croissance de la vente de livres dans les départements d’Outre-Mer. Est-ce que parce que cette politique est une réussite qu’elle doit être arrêtée en plein vol ?
Contraintes budgétaires et écologiques
Le volume d’ouvrages transportés, en progression régulière et la hausse des coûts du pétrole justifient, aux yeux du ministère, une baisse inéluctable de la prise en charge de l’Etat, qui est aujourd’hui d’un montant global de 4 M€ (soit 0,1% du budget de la Culture). Cette baisse de prise en charge sera compensée auprès des libraires par une hausse de 5% du prix de vente, payé bien sûr par le consommateur. Le livre dans les Dom sera désormais 15% plus cher qu’en Métropole.
Cap21, évidement, est tout à fait d’accord pour qu’une plus grande part de livres voyagent par bateau et moins par avion, mais pour des raisons écologiques et non seulement des motivations budgétaires. Nous sommes aussi d’accord pour que le client, au final, intègre dans ses comportements d’achat le coût du transport.
Là où nous ne sommes plus d’accord, c’est que cette réduction budgétaire se fasse uniquement au détriment du consommateur domien, au détriment de l’accès à la culture et avec le risque de remettre en cause l’équilibre économique des librairies locales, qui jouent un rôle crucial d’accès à la culture. En effet, les libraires vont désormais faire face à une baisse des ventes en volume, à une hausse des coûts de transport (multipliés du jour au lendemain par 2 à 4 !) et à un renforcement de la concurrence de la vente par les sites internet.
Monsieur le Ministre, la mesure telle qu’elle est proposée est à la fois une régression du droit d’accès à la culture et une fragilisation d’un tissu de commerces de proximité, que par ailleurs votre collègue des PME souhaite renforcer.
Aux libraires de s’adapter !
Informés fin janvier, les libraires ont jusqu’au 20 février pour s’adapter ! Cela laisse moins de trois semaines, pour réfléchir à comment modifier la stratégie de commande des livres et réétiqueter tous les ouvrages en rayon (et oui, dans les Dom chaque livre est étiqueté au dos pour indiquer le prix local à côté du prix éditeur). C’est faire preuve d’un grand respect pour la profession de libraire…
Certes les libraires pourront modifier leurs approvisionnements pour favoriser le transport maritime (intégralement compensé) au lieu du transport aérien. Certes, on peut proposer à un client que sa commande arrive un mois et demi après, au lieu de quinze jours. Mais là où le libraire n’a pas de marge de manoeuvre c’est pour le réassort des nouveautés. Or c’est l’un des rôles principaux du libraire que de présenter au lecteur une sélection d’ouvrages la plus vaste possible, pour favoriser la diversité culturelle, et soutenir la création. Une nouveauté ne peut venir que par avion sous peine d’être distribuée un mois ou deux après la Métropole. Si les contraintes financières sont alourdies, le libraire prendra moins de risques dans ses choix et se contentera de diffuser les "meilleures ventes".
C’est totalement le contraire de ce que vous proposez en Métropole, où vous encouragez, à juste titre, le développement de libraires indépendants.
Les propositions de Cap21
– maintenir le prix du livre à son niveau actuel, soit le prix métropole +10%, pour ne pas casser la dynamique de reconquête d’un lectorat engagée depuis plusieurs année, reconquête qui est fragile.
– Alors que le budget global du ministère de la Culture est en progression de 4,6%, nous demandons à ce que ce poste budgétaire ne soit pas réduit. Au contraire, le bon sens voudrait que l’aide soit globalement accru dans les mêmes proportions que la demande de livres, reflets de la croissance démographique locale et d’un plus grand intérêt pour la lecture.
– nous demandons que vous arrêtiez de prendre pour prétexte la hausse des coûts du pétrole, car les tarifs de base sur lequel vous appliquez votre taux de prise en charge est déjà indexé sur le coût réel du transport pratiqué par les transitaires.
Si la hausse du prix du pétrole augmente le coût global de votre soutien, il augmente également déjà le coût du transport à la charge du libraire, ce qui l’incite déjà à optimiser le choix de ses moyens de transport.
– Afin de favoriser le transport par bateau, nous demandons que le service de transport existant soit amélioré, en termes de délais et surtout de fiabilité.
– Pour que le libraire puisse jouer son rôle de proposition d’une offre littéraire élargie et de satisfaction des commandes clients, nous demandons à ce que soit préservée un quota de transport minimal dans les conditions actuelles. Par exemple les premiers 30% des ouvrages transportés bénéficierait du taux actuel de prise en charge de 83%, et les tranches suivantes seraient dégressives, de sorte que le buget global soit maintenu.
Monsieur le Ministre,
en remettant en cause du jour au lendemain les modalités de la politique d’aide à la librairie dans les DOM pour réaliser quelques économies budgétaires, vous ne faîtes pas preuve à nos yeux de bonne gestion, mais de gestion à court terme.
En sappant d’un coup de crayon plusieurs années d’efforts des libraires pour promouvoir le livre et la culture, vous faites preuve d’un manque de respect pour une profession que vous êtes pourtant censé défendre.
En laissant à la charge du lecteur domien et des libraires la totalité des conséquences financières de la hausse de l’énergie, vous mettez au placard le principe de solidarité de la nation avec ses citoyens d’Outre-Mer, principe qui était pourtant le fondement des lois d’orientation successives des ministres de l’Outre-Mer.
Dans un contexte de hausse inéluctable des coûts du transport, doit-on envisager l’avenir seuls si vous n’êtes même pas capables d’assumer les risques économiques et prévisibles d’une politique que vos prédecesseurs ont engagé et maintenu, et qui a réussi ?