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Saint-Martin en proie au doute

Dans cet article de l’Express, la journaliste, Marianne Payot, met l’accent sur les difficultés de la population St-Martinoise à faire face au manque de dynamisme économique de l’ile, et à s’accomoder des disparités entre les parties néerlandaise et française de Saint-Martin.
Pour ma part, je retiens davantage le fait que les Saint-Martinois n’ont pas "vu passer" l’évolution économique de ces 20 dernières années et en quelques sortes vivent très mal le fait que leur île ait changé si rapidement, sans avoir pris son destin en main. Reste que la situation n’est pas désespérée, pas si noire que le tableau qui en est dressé dans cet article, et que les Saint-Martinois ont cette fois-ci entre les mains l’avenir qu’ils voudront donner à leur île. Quant au nouveau statut de COM, les saint-martinois peuvent le considérer plus comme une liberté supplémentaire pour mener la politique de leur choix que comme une contrainte nouvelle supplémentaire. Mais pour cela il faut au préalable évidement avoir choisi quelle politique responsable mener, à court et surtout à long terme.

Voici l’article de l’Express : http://www.lexpress.fr/info/quotidien/actu.asp?id=5080

Saint-Martin en proie au doute

Rivalité du voisin nerlandais, immigration massive, poids des capitaux extérieurs… A la veille de son changement de statut, la partie française de l’île antillaise se pose des questions sur son avenir

Clic, clac, l’homme défait sa ceinture de sécurité. Bienvenue à Sint Maarten, Antilles néerlandaises, son Code de la route fort laxiste, ses casinos et ses croisiéristes. C’est le saut de frontière le plus aisé qui soit: un plot discret au détour de la route venant de Marigot, à Saint-Martin, et vous voici, véritable tour de passe-passe, à l’étranger.

Au nord, la France, donc l’euro, l’Europe et son lot de lois et de règlements; au sud, Sint Maarten, membre des Antilles néerlandaises, très autonomes par rapport à la «mère patrie», les Pays-Bas, apôtre du retour au florin (guilder), du dollar américain et de l’ultralibéralisme. Avec, pour seule ligne de partage, cette frontière quasi invisible tracée lors du traité de la Concorde du 23 mars 1648 instaurant la tolérance et la libre circulation. Une cohabitation sans accrocs, les Saint-Martinois du Nord et du Sud «cousinant» paisiblement au fil des siècles sous les cocotiers.

Mais, depuis peu, la donne a changé, la morosité a envahi la partie française, clôturant plus de deux décennies d’euphorie: «Hôtels fermés, tourisme en baisse et exode des entreprises vers le côté néerlandais, là où charges sociales et impôts directs se transforment en ambassadeurs de charme», résume le conseiller général UMP Louis-Constant Fleming. Tout comme les capitaux, les immigrés, officiels ou clandestins, se jouent de la frontière; travaillent à Sint Maarten et logent en France; ou bien vivent côté néerlandais mais envoient leurs enfants au collège français – gratuit – et se font soigner – gracieusement – à l’hôpital de Marigot. De quoi attiser les aigreurs…

«Friendly island»: longtemps, Saint-Martin, réputée hospitalière, a accueilli avec le sourire les étrangers, tous les étrangers. C’était hier, au temps où la population comptait environ 8 000 habitants. Vingt ans plus tard, ils sont 33 000 officiellement et plus de 40 000 en réalité – dont 15 000 de moins de 15 ans – à séjourner entre le quartier d’Orléans et Grand-Case, Marigot et Terres Basses. Alors il arrive que les dents grincent, que les sourires se crispent, à la recherche du bouc émissaire.

Première visée, la communauté haïtienne, bien sûr, qui représente plus de 40% des étrangers – devant les ressortissants de la République dominicaine et de la Dominique – accusée, pêle-mêle, d’accaparer les allocations familiales, les places dans les collèges, les logements sociaux… Mais aussi les métropolitains (dites: «métros»), supposés «arrogants, éternels insatisfaits et piètres pourvoyeurs d’emplois». Les Saint-Martinois de souche – pas plus de 15 000 – ne sont pas en reste, qui sont taxés d’incompétence, voire de faitnéantise. Sans parler, et là, sans contestation, de tous les aigrefins venus blanchir ici durant les années 1980 leurs pécules pas toujours bien acquis. Enfin, il y a l’Etat, jugé trop présent – l’affaire du gendarme Clin, mort dans l’exercice de ses fonctions sous les roues d’un motard, est symptomatique du malaise social et de la difficulté de faire appliquer les lois françaises – ou pas assez, les subsides tardant à tomber.

Alors, que faire? En décembre 2003, les élus et la population ont pensé que leur salut devait passer par l’évolution institutionnelle proposée par le gouvernement Raffarin. A l’inverse de la Martinique et de la Guadeloupe, qui ont refusé de modifier le découplage région-département, tant Saint-Martin que Saint-Barthélemy, toutes deux communes de la Guadeloupe, ont voté pour l’article 74-1 de la Constitution: «En clair, explique le sous-préfet Michaud, cela signifie qu’après adoption par le Parlement d’une loi organique ces nouvelles collectivités d’outre-mer cumuleront les compétences municipales, départementales, régionales et certaines de l’Etat, comme la fiscalité.» Le but? Se détacher de la tutelle de la lointaine Guadeloupe, mettre sur pied une administration de proximité, passer des accords de coopération régionale et, pour Saint-Martin, harmoniser sa fiscalité avec celle du cousin néerlandais. En d’autres termes, baisser les impôts directs et augmenter les taxes indirectes.

Une île dirigée par quelques grandes familles
Tous les élus saint-martinois, de droite comme de gauche, ont prôné le «oui» lors du référendum de 2003. Depuis, rien n’a bougé, car Paris a eu, il est vrai, d’autres chats à fouetter: changements de gouvernement et de ministre de l’Outre-Mer, remous en Nouvelle-Calédonie, catastrophes aérienne et sanitaire en Martinique et à la Réunion… Du coup, les investisseurs, attentistes, n’investissent plus, et la population, désemparée, se prend à douter de la solution miracle tant chantée par ses édiles.
D’autant qu’à l’aube du vote par le Parlement (espéré en octobre) et des élections à la nouvelle assemblée exécutive qui s’ensuivront (avant mars 2007, si tout va bien), la belle unanimité politique commence à se lézarder et le ballet des prétendants à se former. «Nous devrions mettre les divergences partisanes de côté, tonne Emile Powell, de la CCI, et battre le rappel de tous nos jeunes diplômés, “expatriés” aux Etats-Unis, à la Guadeloupe ou en métropole.» «Si nous réclamons un effort de la nation, notamment en termes financiers, nous devons, nous aussi, faire des efforts», concède Jean-Luc Hamlet, premier adjoint au maire, Albert Fleming. «Mais voilà, nous manquons d’humilité, reconnaît Guillaume Arnell, conseiller général de gauche, il y a les vieilles querelles traditionnelles…» Un euphémisme dans cette île dirigée par quelques grandes familles (les Fleming, les Petit, les Richards, les Mussington…), qui se disputent depuis des lustres postes et fonctions.

Si les Saint-Martinois ont gardé le pouvoir politique, ils ont perdu – du moins en ont-ils le sentiment – la maîtrise de leur économie et de leur développement. «La première impulsion venue de l’extérieur, se souvient Louis-Constant Fleming, a été donnée en 1977 par Léopold Morel, président de la banque de l’Eurafrique, rachetée plus tard par Edmond de Rothschild, tombé sous le charme de Saint-Martin, qui a réalisé des lotissements à Oyster Pond. La deuxième impulsion date tout simplement de 1981, lorsque, apeurés par la victoire des socialistes, les gens ont accouru dans notre île duty free, au régime fiscal très flou, des billets plein les valises, et ont racheté aux Américains les belles villas des Terres-Basses.»

«Puis, avec la loi Pons de 1986, tout est allé très vite, trop vite, poursuit le conseiller régional de gauche Louis Mussington. La défiscalisation a entraîné une urbanisation effrénée. La population locale, mal informée, n’a pas su l’utiliser, tandis que les métros en ont profité, faisant passer le parc hôtelier de 500 à 3 000 chambres. Mais, à la sortie de la «défisc», de nombreux hôtels ont été abandonnés ou transformés en appartements de luxe.» Ajoutez à cela les ravages du cyclone Luis, en 1995, l’inflation due à l’euro et l’irrésistible ascension de la partie néerlandaise, avec son port capable d’accueillir jusqu’à six paquebots et son aéroport international en pleine expansion…

Hébétés, les Saint-Martinois se sont réveillés au tournant du XXIe siècle, nostalgiques de leur bout de terre perdu d’avant les années 1980. Oubliant la pauvreté qui poussa leurs enfants à aller travailler la canne à sucre à Saint-Kitts, à la Guadeloupe ou à Cuba, puis à œuvrer sur les champs de pétrole d’Aruba et les chantiers des îles Vierges. C’est qu’entre-temps l’Etat avait pris pied sur cette terre délaissée par l’administration française au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Outre l’impôt sur le revenu – les cinq premiers contributeurs datent de 1972! – et les contrôles par les forces de l’ordre – on décomptait deux gendarmes en tout et pour tout dans ces mêmes années! – il a fallu se plier aux exigences de l’éducation à la française, la mère de tous les maux, à entendre les Saint-Martinois et notamment l’ancien conseiller municipal Jules Charville: «Alors que notre langue maternelle est l’anglais, tout le cursus se déroule en français. Du coup, le taux d’échec scolaire est considérable. Le gouvernement doit respecter nos coutumes et officialiser le bilinguisme.» «Ils se sentent dépossédés, il faut les rassurer», plaide Jean-Marc Dufetel, un métro commissaire aux comptes installé ici depuis 1985.

Les Saint-Martinois ont perdu leurs repères. Longtemps autonomes, vivant de peu sur leur paradis caribéen, ils ont appris un jour qu’ils étaient guadeloupéens et ont vu arriver l’Etat français, les riches Européens, la flambée immobilière, les immigrés, les touristes, le franc puis l’euro. Désormais minoritaires sur leur propre terre, en proie à une véritable crise identitaire, ils tentent de reprendre les rênes de leur avenir. Qui devra passer, quoi qu’il arrive, par une réelle harmonisation avec leurs voisins du sud. Dans un sens comme dans l’autre. Les autorités de Philipsburg songeraient, dit-on, à réglementer le port de la ceinture de sécurité!